Robustesse

La robustesse est la capacité d’un système à maintenir sa stabilité (à court terme) et sa viabilité (à long terme) malgré les fluctuations. Ainsi, les êtres vivants sont des systèmes robustes: au lieu de mettre l’accent sur la performance à court terme par l’optimisation, ils conservent de grandes marges de manoeuvres pour rester adaptable, grâce à une part de sous-optimalité. C’est notamment le rôle des redondances, des délais ou encore des hétérogénéités qui permet aux êtres vivants, de la molécule à l’écosystème, de faire face aux turbulences. Comme l’a montré Elinor Ostrom, certains systèmes sociaux sont également robustes. En particulier, la gouvernance de certains biens communs – aquifères, champs irrigués, prairies de haute montagne – a fait ses preuves depuis plusieurs siècles en traversant les guerres, les famines et les pandémies. Une telle robustesse est permise grâce à des principes qui pourraient nous inspirer pour faire face aux nombreux défis de l’Anthropocène.

Mouvements largement aléatoires de protéines dans une cellules animale (fibroblaste) – Image fournie par Dr. Christopher Obara, postdoc dans le laboratoire de Jennifer Lippincott-Schwartz lab, Janelia Farm

Robustesse vs. résilience

« La résilience a trois définitions. C’est d’abord la capacité d’un matériau à se déformer et à revenir à sa forme initiale. Cette idée d’élasticité a ensuite été déclinée en psychologie : la capacité à rebondir. Comme le dit Thierry Ribault dans Contre la résilience, il s’agit d’une forme de double peine : exiger d’être capable de tomber, et de remonter la pente. Inutile de dire que cette définition très responsabilisante s’aligne parfaitement avec la main invisible du marché, l’absence d’État et le néolibéralisme. Enfin, la résilience dans le champ socio-écologique est la capacité à se maintenir, à s’adapter et à se transformer dans un environnement fluctuant. Cette dernière définition est plus proche de celle de la robustesse, définie comme la capacité à se maintenir stable (sur le court terme) et viable (sur le long terme) malgré les fluctuations. Mais il y a trop d’ambiguïtés dans les différentes facettes de la résilience pour continuer à l’utiliser. La résilience dans son acception psychologique domine actuellement et peut devenir une injonction d’agilité et de consentement, parfaitement alignée avec l’idéologie performante. Il me parait donc plus opportun de parler de robustesse, que l’on pourrait même opposer à la résilience : la robustesse crée les conditions grâce auxquelles on ne tombe pas. Les marges de manœuvre nécessaires pour cela sont incompatibles avec la recherche d’efficacité, d’efficience ou d’agilité. » Extrait d’Antidote au culte de la performance – Ed. Gallimard

Les biens communs

Les biens communs sont des ressources créées, gérées et partagées collectivement par une communauté de citoyens : zones urbaines transformées en jardins partagés, informations ajoutées dans l’encyclopédie Wikipédia, cartes OpenStreet Map nourries par les utilisateurs, savoirs traditionnels, logiciels libres, science ouverte, publications en libre accès, pédibus scolaires, fours à pains mutualisés, systèmes d’irrigation agricole partagés, semences libres, contenus éducatifs ouverts, échanges de savoirs, justice participative, données ouvertes collectées par les personnes…

Quelles que soit leur échelle – de l’immeuble à la planète –, les approches par les biens communs apportent des réponses inédites et robustes, là où la puissance publique et le marché sont souvent absents ou inefficaces.

Elinor Ostrom a identifié huit « principes fondamentaux » critiques pour la création et le maintien de ressources mises en communs (common pool of ressources). Ces principes permettent de mettre les actions collectives (réalisées en vue de résoudre un problème) à l’épreuve des faits :

  1. . des limites nettement définies des ressources et des individus qui y ont accès (qui permettent une exclusion des entités externes ou malvenues)
  2. . des règles bien adaptées aux besoins et conditions locales et conformes aux objectifs des individus rassemblés
  3. . un système permettant aux individus de participer régulièrement à la définition et à la modification des règles (faisceau de droits accordés aux personnes concernées)
  4. . une gouvernance effective et redevable à la communauté vis-à-vis des appropriateurs
  5. . un système gradué de sanction pour des appropriations de ressources qui violent les règles de la communauté
  6. . un système peu coûteux de résolution des conflits
  7. . une auto détermination reconnue des autorité extérieures
  8. . S’il y a lieu, une organisation à plusieurs niveaux de projet qui prend toujours pour base ces bassins de ressources communes.

Robustesse du vivant

Les êtres vivants ne sont pas optimaux, ils sont au contraire sous-optimaux. Il suffit de considérer notre température corporelle pour le constater. A 37°C, la plupart des enzymes de notre corps ne sont pas à leur maximum d’activité. Quand arrive la fièvre, certaines de ces protéines atteignent leur optimum, le système immunitaire fonctionne à plein régime. Toutefois, quand la fièvre disparaît, notre corps revient à la norme sous-optimale.

La performance n’est pas le dénominateur commun des êtres vivants. En fait, à bien y regarder, les êtres vivants sont relativement inefficaces. C’est notamment ce que les progrès de la biologie moléculaire, de la modélisation informatique ou de la microscopie nous indiquent : à l’échelle moléculaire, les systèmes vivants sont très aléatoires, très redondants, très hétérogènes, très incohérents,… bref pas très performants.

Mais comment cela peut-il fonctionner ? L’interaction entre ces différentes faiblesses permet de créer de nouveaux équilibres. Ainsi, la plupart des facteurs moléculaires dans nos cellules sont en très faible nombre, ce qui explique en partie le caractère imprévisible du vivant, même à cette échelle. Toutefois, il existe une grande redondance dans ces familles de molécules et dans les processus biologiques, ce qui compense en partie les aléas. Finalement, deux « faiblesses », l’aléatoire et la redondance, s’équilibrent. C’est un peu comme pour une voiture, où accélération et freinage permettent d’avoir une vitesse stable quelle que soit la pente de la route. Chez le vivant, l’entretien d’une telle autonomie permet sa robustesse face aux fluctuations environnementales.

L’agroécologie permet d’ailleurs de l’illustrer à une échelle mieux appréhendable. L’ultra-performante monoculture, si décriée aujourd’hui en raison de ces externalités négatives, est progressivement remplacée par des mélanges variétaux. Il s’agit d’une version sous-optimale des grandes cultures. En effet, en semant des variétés de blé différentes, le rendement n’est pas maximal. Mais la diversité génétique du champ permet aux plantes de faire mieux face aux aléas environnementaux : les interactions entre espèces permettent des synergies pour lutter contre des pathogènes ou contre la sècheresse [2]. Le rendement n’est pas maximal, mais il est plus stable.

Finalement, la sous-optimalité est un formidable soutien aux capacités d’adaptation : les systèmes vivants peuvent contourner les difficultés, non pas parce qu’ils sont bien préparés, mais plutôt parce qu’ils sont toujours dans un état dynamique, explorant les possibles. L’évolution n’a pas sélectionné la performance comme compas indépassable, mais bien la robustesse, c’est-à-dire la capacité à survivre aux fluctuations de l’environnement et à se transformer si les conditions l’exigent.

La paix de demain ?

De la période du Covid-19 à la panne informatique mondiale (Crowdstrike), les crises successives mettent à nu la fragilité de nos systèmes socio-économiques suroptimisés. En fait, il n’a pas fallu attendre ce virus pour remettre en cause les dysfonctionnements d’une société devenue trop performante. C’est d’ailleurs ce qu’Ivan Illich dénonce dans la « contre-productivité », quand l’excès de performance nous condamne. D’autres formes de résistance sont apparues. Carlo Petrini remet en cause la performance absurde des fast-food, et invente le « slow food » en réaction. De même, le paysagiste Gilles Clément invente un nouveau jardin, contre les aberrations de l’excellence ornementale permise à coup de destruction massive et d’armes chimiques. La chambre du futur, ou du temps long, proposée par Dominique Bourg participe du même mouvement. Finalement, la sous-optimalité du vivant pourrait nous apprendre beaucoup pour construire une réelle civilisation de la paix, où la robustesse deviendrait notre nouveau compas. Au-delà des pandémies et des crises économiques, inventer cette société-là pourrait devenir inévitable : il va falloir trouver des marges d’adaptation inédites face aux défis vastes et imprévisibles de l’anthropocène. (Adaptation d’une tribune parue dans Libération le 6 mai 2020)

Pour aller plus loin