Exception agricole

Avec l’exception agricole, nous proposons de déconnecter les prix agricoles dans chaque pays des cours mondiaux. L’agriculture offre des services multiples (alimentation et autres services écosystémiques) et essentiels à l’humanité. Elle est en première ligne face aux aléas environnementaux et sociaux. L’agriculture dépend fondamentalement d’une multitude de savoirs situés, et ne saurait donc être soumises à des prix uniformisés ou à une compétitivité globale. Enfin, contrairement à la plupart des activités économiques, elle ne peut pas être « en rupture de stock » ou « en faillite » pour la survie de l’humanité. L’agriculture n’est pas une activité économique comme les autres. L’exception agricole acte ce constat et offre un cadre juridique et économique à ce secteur essentiel.

Manifeste Pour une exception agricole et écologique

De la fourchette à la fourche: le programme Lascaux pour la démocratie alimentaire

Peut-on penser une gestion de nos ressources naturelles orientée vers la satisfaction des besoins sociaux des populations ? Tel est le questionnement principal du programme Lascaux, qui s’appuie sur un réseau de plus de 200 chercheurs dans le monde et travaille en lien avec la société civile (collectivités publiques, associations, ONG, organisations professionnelles…).

Les recherches s’articulent autour de deux axes principaux :

– Sécurité alimentaire, diversité des agricultures et mondialisation des échanges

– Gestion des ressources naturelles, diversité des besoins sociaux et relocalisation des décisions

Pour en savoir plus: Le programme Lascaux

Pour l’exception agricole (transcription d’un entretien avec Michel Serres)

« Je crois que l’agriculteur est le métier qui a le plus évolué dans les cinquante ou cent dernières années pour trois raisons : d’abord la chute du nombre des agriculteurs qui est passé de plus de la moitié à 3,6 % actuellement en volume, c’est à dire en emblavure : l’agriculteur a beaucoup de terre devant lui et dans son travail et d’autre part ce qui est le plus frappant c’est que jadis agriculteur cela voulait dire ignorant et aujourd’hui le crois qu’il n’y pas de métier qui requiert un aussi grand savoir, un savoir aussi étendu aussi bien du point de vue agronomique bien sur, du point de vue des espèces, du point de vue des engrais, du point de vue chimique, du point de vue biochimique, du point de vue écologique, du point de vue politique et même des bourses de vente dans le monde entier. Par conséquent je ne connais pas aujourd’hui de métier qui requiert plus de sciences, de savoirs que le métier d’agriculteur, il est exceptionnel à ce point de vue, il est exceptionnel aussi au point de vue qualitatif, c’est à dire que le métier d’agriculteur est un métier qui demande une perception de la vie, une perception de la nourriture, une perception de la reproduction, une perception de la domestication qui est unique dans tous les métiers, évidemment dans tous les métiers pratiqués par les hommes aujourd’hui et en particulier par les métiers pratiqués par les gens qui sont dans les villes. Les gens des villes sont très très loin de cette nature qui baigne et qui inonde l’activité agricole.

Femmes travaillant dans une rizière, Inde copyright Bernard Gagnon

Je crois que l’agriculture est un métier de la vie, c’est à dire que l’agriculteur est, du point de vue de la faune et de la flore, tout près des questions vitales et des questions de la vie par excellence et une des fonctions de l’agriculteur c’est de nous nourrir. L’agriculteur est le père nourricier de l’humanité. Et effectivement en tant que père nourricier, il a besoin, il a droit à notre respect, il a droit à notre considération, mais il ne faut pas oublier que lorsqu’on mange on a l’habitude des conditionnements de notre nourriture et ce conditionnement est fait par des industries qui n’ont rien à voir avec l’agriculture et nous ne savons pas lire à travers ces conditionnements le véritable père nourricier qui est le producteur de notre nourriture. Et c’est lui qui est exceptionnel et qui est recouvert par des pratiques qui sont des pratiques de marché, des pratiques financières, des pratiques industrielles qui n’ont rien à voir avec l’agriculture et en particulier avec notre nourriture. Et là, il faut revenir vraiment à cet acte fondamental qui est l’acte de manger. Pourquoi ? Parce que sans cette nourriture, nous ne survivrions pas ; donc la vie est liée avec la nourriture. Donc la nourriture est un acte biologique qui nous permet de survivre premièrement, mais d’autre part manger est aussi un acte social et politique, je veux dire par là qu’il faut faire attention à la provenance des produits, à la qualité des produits, à la nature des produits et ainsi de suite. Et c’est donc un acte politique dans le choix de ces provenances, mais c’est plus que ça, je crois réellement que à force de parler de la vie, à force de parler des marchés, on oublie le caractère le plus profond de l’acte de manger, je crois que l’acte de manger est un acte sacré et qu’à certains égards, quand je dis le père nourricier de l’humanité je le dis avec un côté quasi-religieux, un côté quasi-sacré. Manger est un acte biologique, politique et sacré et celui qui produit notre nourriture a droit à ce moment-là à être considéré comme exceptionnel.

Vidéo « Pour l’exception agricole », entretien avec Michel Serres

Nous entrons dans un monde nouveau, dans un véritable nouveau monde et ce nouveau monde est remarquable pas la démographie mondiale, par la réussite de la médecine, par les nouvelles technologies, tout le monde le sait, mais cette nouveauté touche d’abord et surtout l’agriculture. C’est à dire la manière de nous nourrir ou la manière d’avoir le rapport à la vie. Et l’agriculture a commencé, il ne faut pas l’oublier, par quelques personnes de génie, des générations de génies qui ont réussi à domestiquer certaines espèces de faune et de flore au néolithique. Je crois qu’aujourd’hui nous vivons un second néolithique, c’est à dire une période ou un moment aussi important que cette domestication là. Et par conséquent toutes les transformations aujourd’hui opérées par les agricultures nouvelles sont toutes des opérations qui préparent et conditionnent le nouveau monde. Toutes les nouveautés dont j’ai parlé tout à l’heure sont des nouveautés secondes et la nouveauté principale c’est la nouveauté qui est en train d’émerger parmi les agriculteurs.

Si nous considérions vraiment que l’acte de manger est un acte sacré, nous serions scandalisés que les produits agricoles, les produits de la nourriture soient le fait de spéculations boursières dans les places financières du monde et par conséquent une usure concrète de ce nouveau monde, de préparer ce nouveau monde serait d’arriver à enlever les produits nourriciers, les produits agricoles de la spéculation boursière sur les places financières. Ce serait je crois une première approche, un premier pas vers le fait d’enlever l’agriculture de la logique du marché, de la logique de la concurrence, ainsi de suite. Enlever les produits nourriciers, les produits agricoles de la spéculation boursière sur les places financières.

Dans la logique des marchandises, tout est marchandise et tout est possiblement l’objet de spéculation sur les places financières et par conséquent si nous enlevons les produits agricoles de ces spéculations, alors il y aura vraiment le début de l’exception agricole. »

Michel Serres, 20 février 2017, Paris

Réalisation – Olivier Taïeb
Interview – Patrick Degeorges
Image & Son – Olivier Taïeb, Sylvain Drécourt
Production – Noir Bleu – Productions
Transcription de l’interview : Anne Chemin Roberty

Pour aller plus loin

Texte du manifeste pour une exception agricole et écologique

« La charte de la Havane [signée le 24 mars 1948 mais jamais ratifiée] établit une exception qu’on pourrait aujourd’hui nommer écologique, agricole, alimentaire et agriculturelle. » François Collart Dutilleul

Ressources sur l’exception agricole

IPES Food : Pour une politique alimentaire commune

Chantier Exception Agricole

Cause commune – exception agricole, alimentaire et écologique